8 mars 2004, rencontre avec Catherine Sawadogo Kaboré,
Chargée de la Direction Générale de l’Alphabétisation et de l’Enseignement de Base


      Nous avons pris place dans le salon de Mme Catherine Kaboré le lundi 8 mars en fin de journée. « Catherine Sawadogo Kaboré », reprend-elle en précisant qu’elle tient beaucoup à son nom de jeune fille. A la télévision, on diffuse une émission française sur TV5 que son plus jeune fils suit sans grand intérêt. Avant toute présentation et salutation, nous nous sommes vues offrir à boire : « c’est comme ça en Afrique, on boit toujours avant de commencer à discuter… » La Directrice Générale de l’Alphabétisation et de l’Education Non Formelle au Ministère de l’Enseignement de Base et de l’Alphabétisation à Ouagadougou nous écoute présenter nos activités ici au Burkina Faso avant de se lancer dans le récit de son propre parcours qui l’a amenée à occuper aujourd’hui un poste à responsabilités dans la fonction publique.
      Quelques regrets dans la voix, Catherine Kaboré nous raconte qu’elle a arrêté l’Université après un DEA en socio-linguistique. Le fait que sa famille était peu fortunée et sa situation de femme mariée avec un foyer à prendre en charge l’ont poussée à s’engager dans la vie active. Déjà, pendant ses deux dernières années universitaires, elle avait trouvé un poste d’enseignante dans le privé, parce qu’elle voulait « épauler tout le monde », sa famille, son mari… Depuis toujours, Catherine sait que dans cette vie, « il faut se battre » et que lorsqu’on est femme, « il vaut mieux compter sur ces compétences pour une réussite pérenne ».


      Pendant dix ans, elle s’est consacrée à l’enseignement du français au collège, au lycée et dans des écoles professionnelles. En 1995, un stage dans une structure d’alphabétisation lui permet de mieux connaître ce type d’organisme et d’en pressentir les défauts. Catherine commence à nourrir quelques idées de perfectionnement et, tout d’abord volontaire dans l’accompagnement de ces structures, elle finit par y signer un premier contrat dans un projet d'alphabétisation d'envergure nationale. Puis, elle gravit les échelons de l’administration, se voyant confier toujours plus de responsabilités. Ces responsabilités, elle les assume aujourd’hui mais reconnaît que pour une femme, ce statut n’est pas facile à vivre. On essuie les remarques et les critiques de ses proches, et on fait tout pour maintenir la stabilité dans son ménage puisque « en Afrique, la femme n’a de considération que dans un foyer ». Pour Catherine, cette réflexion de l’homme africain est profondément inscrite dans la culture : « ici, les hommes ne sont pas prêts à accompagner les femmes ». Alors, il faut tout mener de front, l’éducation de ses trois enfants, les tâches ménagères qui sont loin d’être partagées au sein du couple, et puis un métier prenant, qui l’oblige à rentrer tard le soir. Mais « si tu n’es pas forte, tu abandonnes », souligne Catherine. Et dans ses yeux, on peut lire toute la force de sa conviction.

      C’est la beauté de son objectif qui fait avancer Catherine. Surtout en matière d’éducation, cet objectif s’inscrit dans le long terme, mais ce qui importe pour elle, c’est « la satisfaction morale » et le sentiment de toujours « se dominer, se surpasser. » Elle sait que l’éducation, en l'occurence l'alphabétisation avec la maîtrise de l'outil écrit, est « la base essentielle de tout développement durable » et que son pays doit donc s’approprier ce vecteur de développement.
      Au Ministère, son travail consiste à coordonner, contrôler et évaluer toutes les actions des différents agents impliqués dans le Plan Décennal de Développement de l’Education de Base décidé en 1999. Profitant des expériences sénégalaise et ivoirienne, le gouvernement burkinabé a opté pour la stratégie du « faire faire » : on confie les activités de formation des communautés de base à la société civile ; mais le contrôle de la qualité reste une prérogative de l’Etat. Catherine Kaboré est membre du Conseil d’administration du Fonds pour l’Alphabétisation et l’Education Non Formelle (FONAENF) où elle représente son ministère aux côtés des représentants des associations, du secteur privé, de la collectivité locale, des partenaires techniques et financiers.
      En 1999, un forum national a rassemblé près de 400 personnes autour d’un constat d’échec : l’impossibilité d’élever le taux d’alphabétisation depuis l’indépendance. Tous les acteurs ont alors opté pour cette stratégie du « faire faire » qui implique directement la société civile. Les ambassades et les coopérations des Pays-Bas, du Canada, de Suisse, de Belgique, de France, de Suède, ainsi que le PNUD financent le programme burkinabé. Ces bailleurs mettent tout particulièrement l’accent sur les filles puisque le matériel qui leur est destiné est entièrement pris en charge. Catherine Kaboré affirme que cette expérience est une réussite : au cours de la première année, 31.000 personnes ont pu être alphabétisées avec le concours de 91 associations. Tous les six mois, une mission conjointe (Ministère de l’Enseignement de Base et de l’Alphabétisation, partenaires techniques et financiers) permet d’évaluer les difficultés et les erreurs afin de tout faire pour réaliser les objectifs fixés par le Plan, soit un taux de scolarisation de 70% et atteindre un taux d’alphabétisation de 40% à l’horizon 2011 (alors qu'en 1999, il s'élevait à 26%).

      Pour les femmes, l’accès à l’alphabétisation est un instrument d’indépendance essentiel. Dans les familles, on considère la fille comme le bien de quelqu’un d’autre puisqu’elle sera « prise » par une autre famille. C’est pourquoi, il ne semble pas indispensable d’investir dans son avenir en la scolarisant.
      Par ailleurs, pour Catherine Kaboré, « plus une femme est instruite, moins elle est maîtrisable », ce qui représente un danger pour l’homme africain. Enfin, Mme Kaboré considère que la Journée de la Femme ne doit pas être un jour de fête, mais de réflexion. Les femmes doivent chercher à savoir comment elles peuvent elles aussi contribuer à l’amélioration de la vie collective.