Carnet de voyage (24 Novembre - 30 Novembre 2003)

« La Korité 1 »

   La date de la Korité est définie par le calendrier lunaire. Au bout du 29ème jour de jeûne, on cherche la lune dans le ciel. Si on la voit, on peut arrêter de jeûner et célébrer la Korité le lendemain. Sinon, sachant que le jeûne ne peut durer plus de 30 jours, on célèbre la Korité le surlendemain. Le problème est le suivant : qui décide que l’on a bien vu la lune ?

Jeu sur l'île de Gorée

   Au Sénégal, une commission d’experts se réunit pour scruter le ciel le soir du 29éme jour. Puis, ils annoncent à la radio si la fin du Ramadan peut avoir lieu. Mais tout n’est pas si simple. En effet, les différentes confréries ne sont pas toujours d’accord. Alors, il peut y avoir plusieurs Korités. Cette année, il y en a eu deux : les Mourides n’ayant pas vu la lune le lundi 24 novembre au soir, ils ont célébré la Korité le mercredi tandis que les autres Musulmans la célébraient le mardi. Du coup, il y a eu deux jours fériés de suite !! Et Courants de Femmes peut affirmer que le mardi soir, la lune était bien de sortie ! Quant au lundi, nous ne saurons jamais la vérité...

   La Korité est l’occasion de rendre visite à la famille, aux amis, aux voisins, pour leur apporter des cadeaux et leur demander pardon. C’est aussi et surtout l’occasion de faire la fête : enfin, « on a le droit de regarder les filles dans la rue ! », nous disent les jeunes hommes qui nous hébergent. Alors, nous sommes allées à Fatick dans leur famille pour faire la fête avec eux. D’abord, un petit tour sur la plage pour admirer le coucher du soleil. Puis une séance de lutte traditionnelle : les villages des environs avaient envoyé leurs lutteurs « professionnels » pour une grande compétition tenue à Fatick. Nous avons donc assisté à des combats de lutte sans frappe, et il faut avouer que les plus impressionnants avaient lieu dans la catégorie poids lourds. Dans une espèce d’arène, les lutteurs défilaient, se défiaient, se battaient, dansaient… et des femmes venaient récompenser leurs exploits en courant leur apporter des sous. Avant chaque combat, les lutteurs s’entouraient la taille d’une cordelette que le vainqueur dénouait lentement devant son public. Tout cela se déroulait au rythme des sabars, sortes de djembés sur lesquels les musiciens frappent avec un bâton et le plat de la main. L’enjeu était de taille : prestige et importante récompense financière. Dès la finale finie, le « stade » s’est vidé brutalement, et nous sommes sorties avec la foule.

Cour de maison à Fatick

   Après le repas puis le thé, bu sous les étoiles, le son des sabars nous attiraient. Nous avons insisté pour que les garçons nous montrent d’où il venait. Sur une place soudain éclairée, des dizaines de femmes, d’hommes, d’enfants faisaient cercle autour d’un groupe de musiciens. Les percussions ne cessaient de rythmer les corps des femmes et des fillettes qui se levaient soudain pour danser quelques minutes, sous les cris et les applaudissements du public, et charmer les musiciens. Nous restions debout, nos cœurs battant la chamade, nos yeux essayant de suivre les mouvements des corps… Au micro, l’un des musiciens nous souhaite la bienvenue : nos quatre faces blanches ne sont pas passées inaperçues. On nous invite à venir nous asseoir devant, et bien sûr à venir danser à notre tour. Peu courageuses, nous refusons… Si nous avions osé, ils en riraient encore... et nous aussi ! Mais le talent de ces femmes, désarticulées et fluides, qui soulèvent leurs robes pour laisser apparaître leurs « petits pagnes » nous paralyse et nous ébahit. Le spectacle, organisé par l’association de femmes de Fatick, s’achève, mais pas la soirée. Nos compagnons nous conduisent alors en discothèque où, au son des chansons de Youssou N’Dour et d’autres chanteurs wolofs, mélangés à du zouk et à du Rn’B, nous dansons comme des folles… et les hommes aussi.

   Au retour, la soirée s’achève pour certaines d’entre nous, tandis que d’autres veillent jusqu’au petit matin autour d’un thé...

Au marché de la gare de Dakar

   Dès le lendemain, après l’incontournable Tieboudienne, nous reprenons la route de Dakar. Elle traverse des terres couvertes de baobabs tous plus majestueux les uns que les autres. Souvent, les voitures et les cars préfèrent ignorer la route goudronnée en mauvais état par endroits pour emprunter la piste du bas-côté, et laissent derrière eux l’odeur de la terre battue, cette latérite ocre qui colore les arbres alentours. Nous traversons Sally, village touristique sur la petite côte, qui regorge de mini-golfs et autres terrains d’activité pour toubabs oisifs.

   Vendredi soir, nous quittons nos premiers hôtes pour aller goûter la teranga sénégalaise dans la famille de Papa Thiam, un camarade de l’ENSAE. Dans la maison, Awa nous accueille chaleureusement. Vivent là ses parents, trois ou quatre de ses frères et son fils Momo. Nous profitons du week-end pour nous rendre au musée d’art africain, l’Institut Fondamental d’Afrique Noire qui expose des masques traditionnels, des cannes de culture, des vases et des objets cérémoniels de plusieurs ethnies d’Afrique de l’Ouest.

   Le dimanche, nous le consacrons à l’île de Gorée. Elle était au centre d’une polémique entre nous : très touristique et un peu chère d’accès, elle cache cependant un Musée de la Femme et la Maison des Esclaves puisqu’elle est le coeur historique du commerce triangulaire.

1 Fête de fin de Ramadan.