Carnet de voyage (8 Décembre - 14 Décembre 2003)

« Transports épiques et autres cochonnailles »

   Nous avons été hébergées trois jours dans le centre d’accueil de l’association Redibe (Regroupement pour le Développement intégré de Baba Garage et de ses environs) où les formations en bureautique et en programmation html que nous avons dispensée ont eu un franc succès. Le village de Baba Garage, peu connu de nos interlocuteurs, est situé dans la région de Bambey, la troisième la plus pauvre du Sénégal. Le Redibe y détient le monopole du développement local dans tous ses aspects : éducation, santé, crédit, commerce, agriculture... Il lutte donc activement contre l’exode rural mais constitue très probablement un frein à l’émergence d’initiatives individuelles indépendantes. D’autre part, l’ampleur du champ d’action de l’association rend souvent confuse la distinction entre les activités individuelles de ses membres et leurs activités en faveur de la collectivité. Il serait pourtant certainement déplacé d’en blâmer les acteurs : intérêt personnel et intérêt général sont souvent entremêlés dans les diverses actions menées.

   A Baba Garage, nous avons été frappées par la volonté qu’ont les habitants de développer l’auto-gestion et par leur esprit communautaire Ce n’est pas pour autant une marque d’autarcie puisqu’ils s’appuient bien souvent sur le commerce et les échanges. Les femmes, en particulier, se constituent en groupements d’intérêt économique (GIE) ou de promotion féminine (GPF) : elles ne poursuivent d’autres buts que celui de mettre en commun et de réinvestir les ressources collectives afin de renforcer l’activité et les liens dans les villages aux alentours de Baba Garage. Nous avons cependant pu remarquer que l'ensemble de ces projets dépendent fortement de l'aide internationale (celle du PNUD notamment, très implanté dans la région), mais à l'issue du remboursement des prêts octroyés, peu de projets perdurent.

   Par ailleurs, la répartition traditionnelle des rôles masculin et féminin peut aussi expliquer cet engagement pour la collectivité, particulièrement présent chez les femmes : l’homme doit nourrir sa famille (il est « acculé par la marmite »), la femme doit veiller à la cohésion et au bien-être de la famille et, plus largement, de la communauté : « elle a le temps de ne pas gagner d’argent. » Pourtant, nous avons également rencontré à Baba Garage des institutrices désireuses de faire comprendre à tous l’importance pour les femmes d’accéder à des postes de responsabilité.

   En discutant avec les professeurs membres du Redibe, nous avons abordé la question de l’enseignement de la religion à l’école. Il nous est apparu surprenant que dans cet état laïc, des cours de religion islamique soient organisés pour les musulmans et des cours de catéchisme pour les catholiques, chacun étant exclusif. Nous nous sommes étonnées qu’il n’y ait pas d’enseignement plus général sur l’histoire des religions tandis que nos interlocuteurs trouvaient incroyable qu’en Europe, certains ne croient même pas en Dieu...

Au marché de Baba Garage

   Baba Garage est loin d’être un endroit touristique mais quelques blancs s’y rendent dans le cadre de projets de développement. Les enfants s’attendent à ce que nous leur donnions de l’argent ou des cadeaux comme la plupart des Européens. Est-ce un effet pervers d’un système de dons matériels à sens unique qui pourrait faire craindre que ces enfants grandissent avec l’idée que le blanc qui est là doit leur apporter quelque chose ?

   Pour quitter Baba Garage, il faut s’armer de patience. Pourtant, ce mercredi est jour de marché et tous les villages alentours affluent vers le village. Mais leur moyen de transport privilégié reste la calèche alors que nous lui préférons le bus. Après une bonne heure d’attente dans un « car rapide » en panne, nous déménageons dans un autre bus qui a le mérite de démarrer grâce à l’effort d’une demi-douzaine de gros bras pour le pousser. La première étape est Bambey, d’où nous prenons un taxi-brousse en piteux état. Nous ne sommes guère surprises quand, à huit kilomètres de Niakhar, un des pneus nous abandonne au milieu de nulle part. Le chauffeur, imperturbable, répare son engin, et nous reprenons la route. Niakhar est un village tout tranquille où nous resterions bien plus longtemps si le taxi sept places n’était pas déjà prët à partir. C’est inouï, mais nous sommes en définitive neuf passagers à nous tomber les uns sur les autres à chaque cahot.

Entre Bambey et Niakhar, la panne tant attendue

   C’est l’heure du thé quand nous arrivons à Fatick. Nous le prenons sous un grand arbre qui ombrage la cour de Sally Ndiaye, avec son fils, Kone Ndiaye, l’épouse de celui-ci, Marie-Noëlle, et leur petite Yacine qui nous adopte aussitôt.

La place du marché de Fatick

   A Fatick, nous prenons l’habitude de marcher d’un bout à l’autre de la ville et d’enchaîner les rendez-vous. La Case-Foyer des Femmes menée avec énergie par Mme Diouf forme notamment des formatrices en alphabétisation. Nous nous rendons dans deux des cours en sérère (langue de l'ethnie sérère, très présente à fatick) où nous asstistons à une leçon de mathématiques suivie avec assiduité par quelque trente femmes autour de la quarantaine. Elles apprennent là des notions utiles pour la gestion de leur commerce, car bien souvent, la vente sur les marchés ou la tenue d’une petite boutique constitue leur activité rémunératrice privilégiée.
   Par ailleurs, il nous est apparu que contrairement à l’action communautariste des femmes en milieu rural, les groupements de quartier de Fatick, regroupés au sein de la Case-Foyer, permettent à leurs membres d’obtenir des prêts qu’elles se partagent ensuite et investissent à titre individuel.
   Nous nous apercevons aussi que toutes ces classes d’alphabétisation dite fonctionnelle et l’enseignement technique dispensé par le CRETF (Centre Régional d’Enseignement Technique Féminin) reproduisent la répartition des rôles féminins et masculins. En effet, les femmes continuent à apprendre les métiers traditionnels (couture, teinture, cuisine, coiffure...) et ne peuvent se diversifier, faute de moyens. Mme Bop, présidente du CRETF nous a avoué ne pas pouvoir mettre en place des formations informatiques pourtant réclamées par les jeunes filles.

   Samedi soir, nous avons été invitées à Mbour par des amis dakarois et avons perfectionné notre apprentissage de la patience...Nous quittons la gare routière vers 18 heures, après une heure d’attente, une fois le car rapide rempli de ses 35 passagers. Vingt kilomètres plus loin, une première escale nous permet de charger sur le toit, à l’aide de cordes, une dizaine de cochons ficelés par les pattes et hurlants lorsqu’ils se cognent contre les fenêtres du car pendant leur ascension (les fêtes de Noël approchent pour les catholiques...). Les passagers rigolent, et nous avec eux... Jusqu’ici, tout va bien, jusqu’à l’étape suivante, quelque 500 mètres plus loin. Un deuxième arrêt, un deuxième chargement de cochons, une vingtaine cette fois. Les passagers élèvent la voix et, tout d’un coup, le car se vide : c’est la grève contre les cochons, la surcharge de poids est dangereuse. Là commencent deux longues heures d’attente : on s’énerve puis on parlemente pour éviter le lynchage du chauffeur, on négocie, les cochons doivent descendre de leur toit. Le chauffeur refuse, on appelle la gendarmerie. Par principe et par solidarité, les passagers ne montent pas dans les quelques cars vides qui passent et s’arrêtent pour satisfaire leur curiosité. Le jour décline. Le chauffeur finit par céder, par peur des gendarmes, et les cochons sont descendus un à un, avec précaution, sur le bas-côté, à l’endroit où on les a trouvés. Les grévistes ont triomphé, nous arrivons à Mbour un peu avant 22 heures... fatiguées par nos 62 kilomètres en 4 heures et toutes étonnées d’être arrivées à destination!

L'animation de la gare routière de MBour

   Nous mettons donc à profit ce dimanche bien mérité : plage, piscine, lecture... une petite journée de vacances avant de reprendre un minicar qui nous ramène sans encombre à Fatick.