Carnet de voyage (22 Décembre - 28 Décembre 2003)

« Des kilomètres de piste »

   Nous prenons l’habitude de discuter avec un ami qui tient une épicerie à quelques mètres du marché central. Avec lui, nous abordons les problèmes de l’émigration vers l’Occident. Contrairement à la majorité des Sénégalais que nous rencontrons qui voient en l’Europe un eldorado, notre ami a un regard très juste sur la réalité à laquelle doivent faire face les Sénégalais dans les pays d’Europe. Pour lui, il ne faut pas partir à tout prix, mais surtout toujours trouver les moyens officiels pour passer les frontières. Il nous parle également de sa famille installée en France qui pense faire venir leur bébé au Sénégal pendant sa petite enfance : une pratique courante qui vise à « tropicaliser » l’enfant, pour qu’il ait conscience de ses origines.
   Nous profitons des dernières journées à Kaolack pour arpenter les allées tortueuses du marché central. Nous sommes d’habitude assez tranquilles mais faisons cette fois-ci une rencontre malheureuse. L’épicier nous aide à nous sortir d’une situation délicate avec un jeune homme persuadé que nous nous sentons supérieures à lui parce que nous lui demandions de nous laisser en paix. Autour d’un tiéboudienne, le commerçant nous explique que, bien souvent, les jeunes qui n’ont pas pu aller à l’école nourrissent un sentiment d’infériorité qu’ils expriment parfois à travers une certaine agressivité à l’égard des Blancs.

Vendeur d’agrumes au marché central de Kaolack, Sénégal

   Dans ce pays où 71% des femmes sont analphabètes, les associations de développement s’engagent de plus en plus dans la lutte contre ce handicap. Les cours d’alphabétisation fonctionnelle dispensés par Alpha-Femmes ou par l’APROFES ont pour but de donner aux femmes les moyens de mener une activité génératrice de revenus. En réponse aux besoins immédiats des mères de famille, les cours d’alphabétisation portent sur les mathématiques, la gestion, l’agriculture, la teinture, le travail du tissu... Ces formations permettent donc aux femmes d’acquérir toutes les ressources nécessaires pour monter elles-mêmes leur petit commerce et gérer un budget. Les classes d’alphabétisation ont aussi souvent pour but de sensibiliser les femmes aux conditions sanitaires, à leur rôle en tant que citoyennes et à l’importance de l’éducation. Ainsi, un des coordinateurs du projet Alpha-Femmes nous explique que pratiquement tous les enfants des femmes inscrites dans les classes d’alphabétisation non seulement sont scolarisés mais le restent au moins jusqu’à la fin du cycle primaire.
   Une longue route nous sépare encore de Tambacounda. Après une journée dans un sept-places qui ne crève qu’une seule fois, nous arrivons à la tombée de la nuit du 24 décembre chez Ibrahima Cissé, un cousin de Djibryl, notre ami dakarois. Nous espérions célébrer Noël à la sénégalaise mais, visiblement, la fête se déroule en famille puis, pour les jeunes, dans les boîtes de nuit.
   Les fêtes de fin d’année impliquent des week-ends prolongés et nous décidons de mettre Courants de Femmes en vacances et de faire faire des économies à l’association. Garde forestier dans le parc national de Niokolo-Koba, Cissé nous a programmé un circuit de trois jours. Jules-Souleymane est notre chauffeur. Le 25 décembre, au petit matin, nous prenons la route du sud. Route touristique par excellence, elle est en parfait état. A Dar Salam, nous pénétrons dans le parc. Il couvre près de 900.000 hectares de forêts et fait partie du Patrimoine Mondial des Réserves de la Biosphère de l’UNESCO. Le parc est un espace au relief contrasté , traversé par le fleuve Gambie et deux de ses affluents, le Niokolo Koba et la Koulountou. Nous n’avons pas choisi la meilleure période pour apercevoir tous les animaux qui vivent en liberté dans ce parc puisque nous ne sommes pas en saison sèche, lorsque les animaux sont obligés de se regrouper autour des rares points d’eau et sont alors facilement observables. Nous nous contenterons donc d’aigles bateleurs, de martins-pêcheurs, de pintades, de babouins, de singes verts, de guibs harnachés, de cobes de buffon, de cobes defassa, et d’oreilles d’hippopotames. Tous ces animaux évoluent librement au milieu d’une magnifique forêt de baobabs, roniers géants, fromagers, faux capotiers... sauf deux panthères qui vivent dans un enclos depuis l’âge de trois mois et n’ont jamais appris à chasser.

Sur le fleuve Gambie

   Le 26 décembre, nous nous éloignons du parc pour nous approcher du pays bassari. En chemin, nous croisons plusieurs feux d’écobuage déclenchés par les responsables du parc à la fois pour fertiliser les sols, éviter les incendies difficilement maîtrisables en fin de période sèche et offrir davantage de visibilité.
   Près du campement de Mako où nous passons la nuit, coule le fleuve Gambie. Et les hippopotames refusent toujours de nous montrer plus que le bout de leurs oreilles...
   Puis, au bout d’une longue piste cahoteuse, nous arrivons en vue d’une chute d’eau de 80 mètres de haut. Le campement de Dindéfello, au pied de la cascade, a été installé par le Conseil Général de l’Isère. Une âpre discussion s’engage alors entre notre hôte, agent des parcs nationaux, et notre chauffeur, membre de l’association des amis de la nature. L’un prétend que l’argent versé au campement par les touristes est mal géré voire détourné ; l’autre affirme que le montant récolté permet de faire fonctionner l’école et le dispensaire du village voisin.
   Après ce houleux débat, nous faisons une rapide halte au marché de Kédougou et prenons la route du retour. Elle offre une splendide vue sur les reliefs des collines qui annoncent le Fouta Djalon, mont de Guinée, et longe de petits villages de cases.
   Dès le lendemain de notre retour à Tambacounda, nous reprenons la route pour le Mali. Un sept-places jusqu’à Kidira, où nous obtenons un tampon de sortie du territoire sénégalais et, de l’autre côté de la frontière, Diboli. De là, il nous faut trois heures pour parcourir les 93 kilomètres qui mènent à Kayes.

Bidons, bassines et bouilloires sur le marché de Kayes, Mali

   Cette ville, surnommée la « cocotte-minute » et capitale de région, est en effet reconnue pour être la ville la plus chaude d’Afrique. Mais, fin décembre, il y fait plutôt bon vivre. Une atmosphère calme et sereine se dégage de cette ville accueillante. La ville s’étend le long du fleuve Sénégal que des pirogues et un pont permettent de traverser. On y trouve de belles maisons coloniales et un marché très hétéroclite, coloré et animé. De « toubabs » au Sénégal, nous devenons ici des « toubabous ». En revanche, nous retrouvons ici les traditionnelles salutations où l’on s’inquiète de la santé, de la famille, des amis, des voisins, de comment vont les affaires...

Traversées du fleuve Sénégal à Kayes, Mali