Carnet de voyage (19 janvier - 25 janvier 2004)

« Astou, Bintou, Awa et Adama »

   Dès que nous lançons quelques mots en bamanan, un « bonjour », un « merci » ou un « comment ça va ? », il nous faut nous trouver des noms maliens. Selon notre humeur, nous choisissons Bintou, Fatou, Awa, Adama ou Kadidja, parfois Asseytou... Régulièrement, deux d’entre nous se font appeler Awa et Adama, prénoms réservés aux sœurs jumelles. Et comme « toutes les Blanches se ressemblent », la supercherie marche généralement. Le nom de famille (Traoré, Keita, Diallo, Touré, Camara...) définit l’appartenance ethnique et les liens de cousinage. Souvent, à la suite des présentations, on peut savoir si nos interlocuteurs nous considèrent comme leurs grandes sœurs ou leurs esclaves... En effet, des relations de cousinage lient certaines familles entre elles. Ainsi, les Diarra sont « senenkoun » des Traoré, ce qui signifie qu’il existe - ou du moins, existait - une sorte de pacte d’alliance et d’assistance mutuelle entre eux. Cela les autorise également à se moquer les uns des autres.

   Au début, notre détermination à comprendre et parler quelques mots de bambara / bamanan a été entamée par un obstacle de taille : l’apprentissage des nombres. Les premiers jours, nous nous contentions d’un travail superficiel et glanions un nombre par-ci par-là en achetant des bananes, du pain ou des cacahuètes. Mais assez vite, nous avons été découragées par le flux d’informations contradictoires. Chaque avancée se soldait finalement par un échec et un retour à la case départ... jusqu’à ce que l’on découvre le pot aux roses : les nombres sont différents selon qu’ils servent à compter ou à exprimer un prix ! Et pire encore, pour brouiller les pistes, le prix est égal au nombre multiplié par 5 : par exemple, 35F se dit 7, 100F se dit 20… Le mystère a enfin été percé : on vend et on paye en base cinq !

Sika Keita en restauratrice

   C’est Sika, notre cuisinière et amie, qui nous a tout expliqué. Tous les soirs, elle tient une petite table au bord de l’avenue de l’Indépendance, à proximité du Centre Culturel Français. Elle vit là, dans une concession familiale avec ses parents, ses sept frères, leurs femmes et leurs enfants. Nous y avons partagé le plat traditionnel malien : le tô. Cette galette de mil ou de maïs, que l'on mange à la main accompagnée de sauce parfois gluante (sauce Gombo) a une réputation redoutable auprès des toubabous mais ne nous a pourtant pas déplu. Puis la soirée se termine autour d'un thé malien avec des cacahuètes grillées...

   Nous profitons aussi de notre séjour dans la capitale pour « écouter ce qui se fait de mieux au Mali en matière de rap, reggae, musique malienne »... Nous avons déjà pris quelques habitudes : tous les jeudis soirs, au Folyblon, nous retournons écouter Djara Kan, un groupe de percussionnistes qui fait terrasse comble toutes les semaines. Et c’est là que nous recueillons de précieuses informations sur les concerts de la semaine. Il n’est plus question de rater des concerts de qualité !!! Alors, nous avons dansé au son de la kora et de l’orchestre de Toumani Diabaté, vibré au rythme du groupe de blues malien de Lobi Traoré et apprécié l’atmosphère « underground » du jazz-club Evasion... Nos têtes sont remplies de « bons sons », hormis ceux du groupe de reggae réunionnais Natty Dread, et du sabar sénégalais manqué.

Centre d'acueil pour enfants démunis, organisé par l'AMSAFE, Association Malienne pour le Suivi et l'Accompagnement des Femmes et des Enfants

   A Bamako, nous avons été particulièrement frappées par la multitude d’associations et ONG. Cette diversité s’explique en grande partie par le vent de démocratisation qui souffle depuis 1991, la reconnaissance légale de ce type d’organisations depuis cette date et le besoin qu’ont les femmes de s’organiser pour défendre leurs droits. Mais certaines structures montrent que le développement peut parfois servir de fonds de commerce : elles se sont en effet parfois constituées sans autre but que de recevoir des financements. Ces associations ont généralement un discours bien rôdé et savent exactement ce que leurs partenaires du Nord veulent entendre et attendent d’elles.
   Toutes les associations que nous avons rencontrées consacrent une part importante de leur travail à la recherche de financements provenant de bailleurs du Nord (fondations et ONG internationales, services de coopération de nombreux pays développés, programmes de l’ONU...). Et celles qui cherchent à développer des activités génératrices de revenus ou économiquement rentables qui permettraient de s’auto-financer se font relativement rares. La plupart des associations sont donc fortement dépendantes de financements extérieurs. Selon certains responsables associatifs, le problème majeur de cette aide du Nord vers le Sud réside dans le manque de suivi des bailleurs. Une fois le financement obtenu, les contrôles et le suivi sont souvent défaillants.

   La prolifération des associations peut aussi venir concurrencer le secteur privé. En effet, en menant des activités gratuites, il arrive que les organisations de développement saturent un marché sur lequel pourrait se développer un entrepreunariat local. Par exemple, le travail d'une ONG qui offre des diagnostics vétérinaires gratuits a empêché un vétérinaire préalablement installé de garder sa clientèle.