Carnet de voyage (2 février - 15 février 2004)

« Au cœur de la vallée du fleuve Niger  »

   Ségou s’est réveillée lentement des festivités de la Tabaski. Le travail a repris avec plusieurs associations. Nous avons notamment eu l’occasion de rencontrer des groupements de femmes transformatrices. Cette activité consiste à acheter sur les marchés des produits maraîchers ou céréaliers et à en extraire des sirops, des confitures ou des graines précuites. Ce traitement permet de conserver les produits et donc de les avoir à disposition toute l’année. Nous avions déjà pu observer ce travail à Rufisque, au Sénégal, ainsi qu’à Kati, près de Bamako.
   Par l’intermédiaire de notre ami Modibo, nous avons rencontré une femme membre d’une association et candidate aux élections législatives. Nous avons eu la déception d’une part de constater qu’elle ne pouvait se passer du dépliant de présentation pour nous parler des activités et objectifs de son association, d’autre part d’apprendre que son engagement politique était né à la suite d’une formation rémunérée avec des militants d’Amadou Toumani Touré. Ces derniers, connaissant sa réputation dans la ville, l’avaient incitée à se présenter et aujourd’hui, elle cherche toujours à définir ses convictions…

   Après cette semaine calme à Ségou, nous avons pris la direction de la célèbre « Venise malienne ». Au confluent du Niger et du Bani, Mopti est une ville de plus de 100 000 habitants à l’activité portuaire intense. C’est ici que sont acheminés tous les poissons pêchés, fumés et séchés par les Bozos qui vivent le long du fleuve Niger. Des pinasses-taxis-brousses surchargées de ballots de poissons accostent chaque jour et déversent sur le port leurs marchandises, ensuite revendues à Mopti même ou exportées dans tout le Mali et vers les pays voisins.

Activités sur le port de Mopti

   Mopti est aussi un lieu de passage incontournable pour les touristes en route vers le pays Dogon. En ces périodes de vacances scolaires, la ville en est remplie et nous avons donc quelques difficultés à trouver un logement. Nous trouvons finalement refuge à l’hôtel « Doux Rêves », géré par une Française, fondatrice de l’association de soutien aux filles-mères Yérédémé.

   La région de Mopti est une région originellement peule mais, du fait de son développement, la ville est devenue étonnamment cosmopolite : Peuls, Bozos, Dogons, Bambaras, Songhais… y cohabitent harmonieusement. La plupart des habitations de la vieille ville sont en banco et de style maroco-soudanais, mais sur le bord du fleuve, on peut voir des campements peuls, formés de petites huttes en paille en forme d’igloo.

Salutations dans les rues de Mopti

   Les Peuls sont traditionnellement éleveurs, les Bozos pêcheurs, les Dogons agriculteurs et les Bambaras commerçants. Et cette spécialisation économique, qui implique une dépendance entre les différentes ethnies, explique sans doute en partie la bonne entente qui règne entre elles. Celle-ci s’explique aussi par les relations de cousinage héritées de l’histoire qui lient certaines ethnies entre elles. Ainsi les Dogons et les Bozos sont-ils autorisés à se moquer copieusement les uns des autres, tout comme les Peuls et les forgerons.

   Mais entre ethnies et castes, il existe des barrières qu’on ne peut franchir. En effet, si un Peul peut insulter un forgeron, il est en revanche hors de question qu’il épouse une femme de cette caste (qui sera traditionnellement potière). De même, il ne peut épouser une griotte ni une ancienne esclave, femmes de castes inférieures. Le poids des traditions est toujours extrêmement fort et il est rare qu’un jeune homme (ou une jeune fille) ose désobéir à la volonté parentale et prendre une épouse (ou un époux) de rang inférieur.

Cours d'alphabétisation auprès des jeunes aides familiales

   Oubliant pour un temps les formations Internet dans cette ville peu connectée, nous en profitons pour rencontrer de nombreuses associations. Il nous faut distinguer plusieurs types de structures. Certaines associations de femmes, comme les potières de Mopti, les femmes maraîchères de Sévaré ou les teinturières de Ségou, ont pour principal but d’apporter un supplément de revenus aux femmes membres. S’organiser en association leur permet non seulement de tisser des liens et de s’entraider mais aussi d’effectuer des emprunts pour investir collectivement dans l’entretien d’un champ ou pour ouvrir un atelier de travail. Elles mettent en commun une partie des bénéfices mais chacune produit et vend pour elle-même.

   D’autres organisations s’attachent davantage à soutenir des femmes en difficulté : Yérédémé, par exemple, cible les jeunes mères célibataires. L’association s’autofinance grâce à un restaurant et à la vente de confitures, de fruits séchés et de vêtements que les jeunes mères ont elles-mêmes cousus. Deux autres associations, à Sévaré et à Mopti, fonctionnent comme des syndicats de défense et de protection des aides familiales, à l’image de l’APAF - Muso Danbé qui agit dans la capitale malienne. Le soir, vers 21 heures, les bonnes se rassemblent dans la cour d’une maison, et la pâle clarté d’un néon tombe sur des tableaux d’école. Une trentaine de fillettes ou jeunes filles sont assises sur des nattes pour écouter leur formatrice en alphabétisation fonctionnelle, en santé de la reproduction, en hygiène sanitaire et alimentaire…

   Les Maliens ont un secret, que nous n’avons réussi à percer qu’après de longues heures d’efforts et d’observation, d’espoir et de découragement… Parmi les passions avérées des hommes, on compte, avant la CAN1, le thé et sa préparation cérémonielle. Celle-ci est en réalité une succession de trois thés de moins en moins amers (et de plus en plus doux), et s’effectue en plusieurs étapes : allumer le fourneau, laisser bouillir et re-bouillir le thé dans l’eau, « faire la décoration » (« faire mousser » le thé dans chacun des deux verres) et enfin servir.

Le rituel du thé

   Nous sommes parvenues, si ce n’est à maîtriser, du moins à franchir les trois dernières étapes, à force d’entraînement et parce que nous refusions toujours de nous laisser décourager par les quelques litres de thé répandus sur le sable, pour avoir tenté, avec obstination voire entêtement, de pratiquer habilement le transvasement du précieux liquide d’un verre à l’autre (secret de fabrication de la mousse) puis de la théière dans les verres d’un geste ample… En revanche, la première étape (ou comment allumer du charbon et le maintenir incandescent) nous a laissées perplexes plus d’une fois et nous a permis d’agrémenter nos sessions de travail de spéculations hasardeuses sur la naissance et l’origine du feu. Car tout le mystère est bien là : comment parvenir à maintenir un foyer suffisamment chaud pour porter l’eau à ébullition ? Nous n’avons pourtant pas économisé nos peines et pensions respecter toute la méthodologie de rigueur en imitant les gestes si souvent observés : chercher les emplacements les plus venteux, se courbaturer les bras à force de les faire tourner comme des moulins pour aérer le fourneau ou d’agiter un bout de carton en guise d’éventail, récupérer des paquets de plastique pour les faire brûler à défaut de pétrole, souffler sur les braises vaguement rougies jusqu’à hyperventilation du cerveau…

   A cours d’imagination, nous avons jugé utile d’affiner nos observations non plus sur la préparation du thé en elle-même mais sur ce qui la précède. Et nous avons découvert avec consternation qu’il suffisait tout simplement de s’en remettre soit à sa femme soit à ses voisins qui, eux, possèdent des fourneaux déjà brûlants et de leur chiper malicieusement quelques braises. L’eau ne met plus une heure et demi mais dix minutes pour arriver à ébullition et la dégustation du thé ne prend plus une journée entière, mais une simple après-midi…

   Fières de nos dernières trouvailles, nous partons, le fourneau sous le bras, découvrir la mystérieuse ville de Djenné, « joyau de la vallée du Niger ». Longtemps la cible de conquêtes impériales mais épargnée par les pillages, Djenné est un carrefour commercial et religieux depuis des siècles. Quand la ville a été islamisée autour du XIIème siècle, elle était déjà au cœur des échanges commerciaux (esclaves, noix de kola, sel, or…) entre le Maghreb, le Soudan et la Guinée tropicale.
   Sur le toit de la maison traditionnelle reconstruite par le directeur de l’IRD-Mali qui nous a gracieusement invitées, le regard se perd dans le dédale de ruelles monochromes : les couleurs du sol et du banco des murs se confondent. La mosquée s’élève en plein centre de la ville et à chaque prière, les hommes accourent vers les sept entrées du monument. Tous les soirs, les élèves des écoles coraniques récitent les paroles d’Allah, agrippés à leurs tablettes en bois où des sourates du Coran ont été minutieusement recopiées : ils peuvent lire et parler l’arabe du Coran, mais ne le comprennent pas.

Vue sur les toits de Djenné et sur le Bani, affluent du Niger

1 Nous vous ferons grâce, ici, des commentaires sur les derniers résultats médiocres du Mali, sorti 4 buts à 0 en demi-finale par le Maroc...