Carnet de voyage (16 février - 22 février 2004)

« Peugeot 404 ou comment voyager très mal, à très peu de frais et pendant très très longtemps... »

   Le lundi à Djenné, la ville abandonne son calme quotidien pour vibrer aux rythmes du marché qui investit la place de la mosquée. Le lundi à Djenné, on n’enseigne rien dans les écoles puisque les enfants participent à la frénésie ambiante pour gagner quelques pièces. Le lundi à Djenné, l’effervescence commerciale soudaine qui agite la ville déroute le voyageur…

Agitation au marché de Djenné

    Dès le dimanche soir, nous avions vu arriver des camions surchargés, et des campements improvisés pour la nuit occupaient l’espace au pied de la mosquée. Le lendemain à l’aube, les rumeurs du marché ont réveillé doucement la ville. On vient déambuler au milieu des étals de poissons séchés, de bijoux, de graines, de fruits et légumes, d’écrous et de chambres à air que des commerçants venus de tout le Mali, et même parfois du Burkina Faso, cherchent à vendre. Depuis toujours, Djenné est une ville de commerce et d’échanges, et la réputation de son marché n’a pas de frontières. L’agitation prend fin avant même la tombée de la nuit : aux alentours de dix-huit heures, la place se vide et il ne reste déjà plus que le souvenir d’une foule compacte et bruyante étalée sur le sable de la place et écrasée par la poussière qui flotte.

    Le lundi à Djenné, l’enjeu financier est de taille pour les femmes : le produit des ventes de la journée constituera, pour la plupart d’entre elles, les ressources pour toute la semaine.

Repos au pied de la mosquée

    Et, dès le soir, tout reprend son cours habituel : les talibés murmurent dans la nuit. Ces garçons sont confiés très jeunes à des marabouts pour suivre auprès d’eux un enseignement religieux et sont dans l’obligation de mendier leur nourriture dans la rue. Le marabout qui a trop souvent à sa charge des dizaines d’enfants ne peut subvenir à leurs besoins. Il arrive que le maître exige même des disciples qu’ils lui ramènent aussi de l’argent, sous peine d’être battus.
    Et mardi, nous avons pu renouer avec les rencontres de groupements de femmes, ici fortement mobilisées pour l’assainissement de la ville. Elles se réunissent par quartier pour organiser le ramassage des déchets. Une quinzaine d'entre elles, munies les unes de leur tricot, les autres de leur coton à filer, sont venues nous rendre visite, essentiellement pour nous livrer leurs doléances : elles ont besoin de fonds pour faire construire un centre social commun à tous les groupements… Un autre groupement qui s’investit également dans l’assainissement de la ville nous emmène visiter son jardin maraîcher et sa mare, à l’entrée de la ville.

    Mercredi matin, nous avons regardé partir sans nous le bus pour Mopti, et constaté avec dépit que le prochain véhicule en partance pour le chef-lieu de région n’était autre qu’une 404 Peugeot bâchée que nous ne connaissions que trop bien et redoutions déjà… Nous aurions peut-être dû comprendre que les deux premières pannes dans l’enceinte même de la ville et à moins de cinquante mètres du lieu de départ étaient de mauvais augure. Nous aurions peut-être dû descendre de l’épave mécanique au moment où nous nous apercevions qu’elle ne pouvait démarrer que lancée par la force physique de l’apprenti aidé de quelques passagers…

Douzième panne…

    Mais nous n’aurions certainement pas pu admirer à loisir la monotonie du paysage et approcher les limites de l’entendement humain comme il nous a été donné de le faire au cours de ce trajet plus qu’épique. Nous avons compté plus de huit heures et une quinzaine de pannes de tous ordres (réservoir vide à trois reprises, bougies défaillantes, crevaison, fatigues chroniques du moteur…) pour couvrir les 131 kilomètres qui séparent Djenné de Mopti. Nous en connaissons maintenant assez bien les bas-côtés, qui n’ont qu’un bien piètre intérêt, mais où il fait bon partager une mangue fraîche, pour échapper à la déshydratation…
    Dans le bâché, aucun voyageur ne se plaint et nous partageons leur résignation et leur stoïcisme.

Poste de police au « croisement de Djenné »

    Enfin arrivées à la gare routière de Mopti, nous prenons un taxi pour trouver un repos bien mérité à l’hôtel. Les blagues fusent : le chauffeur a-t-il bien vérifié le niveau d’eau, les pneus, l’essence… ? Et c’est l’apothéose quand un pneu crève à vingt mètres à peine du point de départ et qu’il faut déficeler nos sacs attachés au coffre pour en extraire péniblement la roue de secours…
    Le lendemain matin, l’histoire avait fait le tour de tous les transporteurs et nous apprenions que notre 404 avait été vendue à un poissonnier dont on ose douter de la fraîcheur de sa future marchandise…

   Toujours pas découragées, nous remontions deux jours plus tard à bord d’une de ces 404 pour nous rendre à Koro. Aucune panne n’est venue animer le voyage, ce qui ne nous a pas empêché d’admirer le magnifique paysage qui se déroulait sous nos yeux, sur la route qui descend la falaise de Bandiagara : petits villages dogons, champs d’oignons verdoyants… et nous profitons de l’occasion pour ramener dans nos chaussures et sacs à dos la moitié du désert dogon… Nous avons ensuite grandement apprécié le bus aux sièges molletonnés qui nous fait traverser la frontière burkinabée.
   Nous pénétrons ainsi par le nord au « pays des hommes intègres » où il nous faut désormais apprendre le mooré et répondre au nom de « nassara », équivalent du « toubabou » malien.

Village dogon sur la route de Koro