Carnet de voyage (23 février - 29 février 2004)

« Au pays des hommes intègres »

   C'est à Ouahigouya que nous avons nos premiers contacts avec les Burkinabé. Mobylettes et vélos, chaleur et poussière investissent la quatrième ville du pays. On y parle le mooré. Dans cette nouvelle langue, nous remarquons une plus faible assiduité dans le respect et la longueur des salutations… L'accueil réservé aux Blancs est toujours aussi chaleureux, on entend de moins en moins le terme toubabou, remplacé par « eh, les Blancs ! » ou « Nassaras ! ».

Une rue de Ouahigouya

   Nous logeons au centre d'accueil géré par l'association ECLA (« Etre Comme Les Autres »). Cette association favorise l'insertion des personnes en difficulté (personnes handicapées, réfugiés ivoiriens d'origine burkinabé…). Son bilan est plus que positif puisqu'elle emploie 350 personnes et s'apprête à ouvrir une nouvelle antenne à Bobo-Dioulasso,la deuxième ville du pays. Nous avons eu l'occasion de rencontrer le directeur de l'association qui nous a expliqué la philosophie d'ECLA : œuvrer pour le développement individuel des Africains. Pour lui, « l'Africain n'est communautaire que lorsqu'il mange et qu'il danse ». En effet, pour danser, il a besoin que d'autres tapent le rythme et dansent avec lui. De même, toute personne qui passe saluer un ami à l'heure du déjeuner se voit inviter à partager le repas familial. En revanche, selon lui, « l'Africain ne peut travailler en communauté » ; il faut donc privilégier le développement individuel pour faciliter l'intégration socio-économique. C'est pourquoi l'association ECLA aide à la scolarisation des jeunes et propose des formations professionnalisantes aux personnes en difficulté. Elle soutient ensuite ces personnes dans leur recherche d'emploi.

   Le Burkina Faso acquiert son indépendance en 1960. Le pays porte alors le nom de Haute-Volta et ne deviendra le « pays des hommes intègres » que le 4 août 1984, lors du coup d'Etat du capitaine Sankara qui donne alors au pays son nouveau nom, un nouveau drapeau et une nouvelle devise : « La patrie ou la mort, nous vaincrons ».

Attente à la gare routière de Ouahigouya

    Le Président de la République instaure un régime politique d'obédience socialiste-marxiste « à l'africaine ». Il met en place des Tribunaux Populaires de la Révolution dont l'objectif est de condamner les dirigeants politiques responsables de délits politiques et de détournements de fonds. Il entreprend également de nombreuses réformes dont la nationalisation des terres et des sous-sols du pays. Thomas Sankara est considéré comme un héros par de nombreux Burkinabé bien que le régime instauré laisse peu de place à la liberté d'expression. Et le 15 octobre 1987, il est abattu lors d'un coup d'Etat qui mène Blaise Compaoré à la tête du pays.

    Le nouveau chef de l'Etat annonce le Mouvement de Rectification. En juin 1991, le pays se dote d'une nouvelle Constitution et le 1er décembre de cette même année, Blaise Compaoré est élu Président de la République Burkinabé. Pour faire face à une grave crise économique et sous la pression du FMI et de son Programme d'Ajustement Structurel, le gouvernement privatise de nombreuses entreprises d'Etat et dévalue le franc CFA. En 1998, Compaoré est réélu.
    Les deux hommes qui se sont succédés à la tête de l'Etat ont tous deux favorisé l'émancipation des femmes et leur accès à de hauts postes de responsabilité. Ainsi, pour Thomas Sankara, « la révolution et la libération de la femme vont de pair ». Avant la révolution de 1984, les femmes n'avaient pas le droit de prendre la parole dans les assemblées publiques ou de village. Depuis le 4 août 1984, l'Union des Femmes du Burkina a été mise en place et a permis aux femmes d'oser se réunir et s'exprimer. Depuis la Révolution, tous les gouvernements ont compté des femmes ministres, souvent à des postes importants, et le pays s'est doté d'un des meilleurs Codes des Personnes et de la Famille d'Afrique de l'Ouest du point de vue des droits des femmes. Les associations nous ont confirmé le rôle libérateur joué par la Révolution à l'égard des femmes. Nous pouvons d'ailleurs observer cette relative émancipation dans les tenues, les attitudes et les fonctions sociales.

    Cependant, les femmes restent encore marginalisées dans la vie économique et sociale et de nombreuses associations doivent agir pour promouvoir leurs droits.
    Ainsi, à Ouahigouya, l'Association des Femmes Burkinabé de Ouahigouya œuvre pour la promotion socio-économique des femmes, notamment grâce à la fabrication de bogolans et à la tenue d'un restaurant. Elle propose aussi des classes d'alphabétisation et des sensibilisations en santé de la reproduction, hygiène alimentaire et sanitaire... L'association Tin Mua qui regroupe une centaine de femmes propose également des formations et des sensibilisations, et cherche à lutter contre la pauvreté, la pratique de l'excision, les mariages précoces et forcés et la désertification. Par ailleurs, l'Association Burkinabé pour le Bien-Etre Familial a mis en place un projet pilote concernant cinq villages de la région de Ouahigouya afin de sensibiliser les jeunes ruraux de 10 à 25 ans à la santé de la reproduction, aux maladies sexuellement transmissibles et au planning familial.

Vendeuses de salades au marché de Ouahigouya

    Mais il nous est parfois arrivé de toucher aux limites de notre action lors de nos rencontres avec certains groupements de femmes transformatrices, éleveuses ou maraîchères, leurs attentes et nos propositions étant souvent incompatibles. Le type d'activités qu'elles exercent (petit commerce, maraîchage…) et les compétences dont elles disposent rendent peu utile un travail de communication via Internet. Elles sont en général davantage demandeuses de partenaires financiers pour mener à bien leurs projets d'embouche ou pour acquérir du matériel pour cultiver leur champ… Et nous nous retrouvons parfois dans des situations délicates où il nous est difficile de leur faire comprendre que nous ne sommes pas des bailleurs de fonds.

    Nous nous sommes rendues à Ziga, village de 5000 habitants au sud de Ouahigouya, pour y rencontrer les groupements de femmes. C'est par l'intermédiaire d'un Français rencontré à Paris et qui étudie avec la coopérative SINCO un projet d'électrification pour la communauté, que nous avons pu prendre contact avec ces groupements. La quasi-totalité des femmes membres de groupements s'était rassemblée sous quelques arbres pour nous accueillir. Elles nous ont présenté leurs doléances, nous ont parlé du manque d'eau qui ne permet pas de cultiver leur champ collectif… Elles ont chanté et dansé, nous ont offert un sac d'arachides et un poulet vivant pour nous remercier d'être venues. Nous étions gênées de leur dire que nous ne pouvions rien leur promettre, seulement parler d'elles sur notre site Internet et lors de nos conférences. Aujourd'hui, elles demandent une « Maison des Femmes » et un centre nutritionnel pour lutter contre la malnutrition des enfants, ce que nous ne pouvons leur offrir…

L'accueil des femmes de Ziga

    Nous sommes parties pour Ouagadougou plus tôt que prévu et dès vendredi, nous rencontrions deux associations de promotion féminine avec lesquelles les formations à la programmation web devraient commencer la semaine prochaine. Ouagadougou regorge d'organisations féminines et connaît une vie culturelle dynamisée par de nombreux festivals. Nous assistons à la cérémonie de clôture du 9ème Festival International de Théâtre pour le Développement : une douzaine de troupes de plusieurs pays africains et de Belgique présentaient des extraits des pièces jouées tout au long du festival. Il est question de guerres, d'enfants soldats, de coépouses, de réussite sociale, d'immigration, des tensions en Côte d'Ivoire…