Carnet de voyage (1er Mars – 7 Mars 2004)

« Venez m’honorer »

   A Ouagadougou, après quelques journées bien chaudes, l’harmattan, le vent du nord-est, s’est mis à souffler. Cette semaine, les températures ont donc fléchi, et le ciel et le soleil sont devenus blancs. Nous approchons pourtant de la saison chaude pendant laquelle le mercure dépasse allègrement les 40°…

Peinture fraîche derrière la mosquée

   Ouagadougou est la capitale du Burkina depuis 1947, date à laquelle elle a pris son titre à Bobo Dioulasso. Autrefois appelée Kombentinga, la ville fondée par les Younyonsé change de nom vers 1050, lorsqu’elle tombe aux mains des Mossi qui en font leur capitale. Elle devient alors Wodgo (« venez m’honorer »), puis, par déformation Wododogo et enfin Ouagadougou.
    La ville connaît une expansion très importante et presque anarchique et compte aujourd’hui près de 1.300.000 habitants, contre 776.000 en 1993. Elle est divisée en 30 secteurs, eux-mêmes subdivisés en quartier. Nos rendez-vous avec les associations nous font découvrir les différents quartiers de la capitale, dont pas un ne se passe d’un maquis qui affiche en grand des panneaux « Guiness », « Flag » ou « SO.B.BRA », la bière locale... Au centre ville, on trouve la grande mosquée et l’ancien marché de Rood Wooko qui a brûlé il y a presque un an et n’a toujours pas été réhabilité. D’ailleurs, des bruits courent, affirmant que l’Etat aurait revendu le bâtiment pour en faire un immense supermarché sans que les commerçants n’aient été consultés… Cependant, de nombreux Burkinabé pensent que le marché sera réhabilité d’ici la fin de l’année, car ils ne voient pas comment l’Etat, qui n’a pas encore fini de payer les bâtiments, pourrait s’offrir le luxe d’une restructuration du grand marché.
    A quelques kilomètres à l’Est du centre se trouve l’immense Palais Présidentiel, entouré des nombreux ministères burkinabé… Plusieurs quartiers de Ouaga ont été rasés, les habitants pauvres ont été relogés plus loin, et de nouveaux immeubles doivent être construits. En attendant, ces anciens quartiers font figure de terrains vagues.

Aux abords du marché central aujourd'hui fermé, les commerçantes investissent la rue…

   Nous avons passé notre première semaine chez Rigobert qui nous a hébergées dans le quartier des 1200 Logements, à deux pas de l’université. Issu d’une fratrie de seize enfants, notre hôte vit aujourd’hui seul, mais sa famille est présente tous les jours. Les visites et les contacts téléphoniques rythment ses journées. Rigobert ne travaille plus depuis que son entreprise de glaces alimentaires a déposé le bilan, suite à une magouille d’un employé des services de l’électricité : les factures, pourtant payées, n’ont jamais été enregistrées par la société nationale… Aujourd’hui, Rigobert attend qu’un jugement soit rendu et espère pouvoir rouvrir sa fabrique de glaces.
   Comme beaucoup de Burkinabé, Rigobert dénonce avec résignation la corruption qui mine la société de l’intérieur. Au Réseau National de Lutte Anti-Corruption (REN-LAC), M. Luc Damiba nous décrit l’action de son organisation qui, depuis six ans, s’efforce sans grand succès de faire changer les comportements des usagers et de dénoncer les malversations financières : détournements de fonds publics, pots de vins distribués en réponse aux appels d’offres publics... Mais certains constats rendent amers : la route Bobo-Ouaga, construite grâce à un financement de 11 milliards de francs CFA de l’Union Européenne, n’a été entretenue que pendant une année…

   Cependant, la plupart des associations que nous avons rencontrées ne s’attaquent pas directement à la corruption et travaillent en partenariat avec l'Etat. Leurs activités reposent sur des formations et des sensibilisations auprès d’une population de femmes largement analphabètes, pour les aider à développer des activités génératrices de revenus. Le gouvernement s’est fixé comme objectif d’atteindre un taux de scolarisation de 70% et un taux d’alphabétisation de 40% en 2012, et le Ministère de l’Alphabétisation et de l’Enseignement de Base entend appuyer tout particulièrement les femmes, parce que d’une part, le retard en alphabétisation est plus important pour cette catégorie de la population et que d’autre part, les bailleurs de fonds internationaux exigent une concentration toute particulière sur la notion très à la mode du « genre ». La nouvelle stratégie du gouvernement dans ce domaine repose sur le « faire faire » : c’est la société civile qui agit sur le terrain, appliquant des lignes de conduite et des méthodes décidées dans le cadre d’une assemblée générale où sont représentés les groupements de femmes, les associations, le secteur privé, le gouvernement… et à l’aide de fonds accordés par les bailleurs internationaux. Là où l’Etat se désengage, par manque de moyen ou du fait d’une « mauvaise gestion », la société civile prend le relais.

L'association Lagm Yam du secteur 10 prend en charge l'assainissement du quartier

   Il en est de même dans le secteur de l'environnement et de l’assainissement de la ville. Plusieurs associations de femmes se sont constituées dans différents secteurs de Ouagadougou et se sont organisées pour ramasser les ordures et si possible, les recycler en compost. Elles se munissent de charrettes et d’ânes et demandent généralement aux ménages qui bénéficient de leur action de verser une petite contribution. Elles font ainsi d’une pierre deux coups : elles améliorent nettement la qualité de vie de leur quartier en le nettoyant, et trouvent un moyen de se procurer des revenus.

   Certaines de ces associations sont soutenues par leur mairie qui leur fournit quelque matériel, d’autres se débrouillent seules. Mais toutes organisent des sensibilisations pour que les ménages se munissent d’une poubelle, prennent l’habitude d’y jeter leurs détritus, que les enfants se lavent systématiquement les mains avant de passer à table…

sous le ciel blanc de Ouaga

   Dans les taxis verts que nous utilisons pour nous déplacer, les discussions portent souvent sur notre activité ici au Burkina : « et pourquoi pas une association pour aider les hommes ? » Et presque toujours, nous nous lançons dans des débats qui ne prennent fin qu’avec l’arrivée à l’endroit prévu… Devant les réflexions souvent semblables de nos interlocuteurs, qui invoquent le fait que la place de la femme est à la maison ou qu’elle seule doit prendre en charge l’éducation des enfants, nous avons cessé de nous emporter vainement, et nous essayons d’améliorer notre argumentation. Si le chauffeur s’insurge à la seule évocation de la femme en politique, nous répondons calmement que si une femme peut éduquer seule ses enfants, pourquoi ne pourrait-elle pas éduquer son pays ? Perplexe, le chauffeur de taxi hoche la tête et finit par avouer : « c’est un peu vrai, mais c’est pas trop vrai non plus… » Mais nous nous satisfaisons de cette petite victoire et du trouble gêné du chauffeur… Défendre la cause de la femme africaine est un combat de longue haleine !