Carnet de voyage (15 Mars - 28 Mars 2004)

« C'est pas facile »

   A Ouagadougou, si nous n’avons pu ni assister au FESPACO, le fameux Festival International de Cinéma (prévu du 26 février au 5 mars 2005), ni écouter les concerts du Festival de Jazz (du 23 avril au 1er mai 2004), ni découvrir les joyaux de l’artisanat local exposés au SIAO, le Salon International de l’Artisanat de Ouagadougou (du 29 octobre au 7 novembre 2004), nous avons cependant eu un aperçu de l’activité culturelle de Ouagadougou, réputée pour être l’une des villes de la sous-région les plus dynamiques dans ce domaine.
   En tournée en Afrique, la troupe de danse « Black Spring » du chorégraphe franco-algérien Heddy Maalem, nous a offert un spectacle de danses africaine et contemporaine mêlées à un jeu théâtral surprenant, sur la scène du Centre Culturel Français. D’après Dominique Crébassol, ce spectacle tentait de répondre à la question « Qu’est-ce qu’être africain ? ». Tout en dénonçant les clichés attachés à l’Africain (« le Noir est beau, il est fort, il a le rythme dans le sang, le Noir, même en costard-cravate, reste un immigré… »), le chorégraphe propose une autre vision de l’Afrique, « explosive dans la joie comme dans la violence, impitoyable dans l’exploitation de l’homme par l’homme, jeune et rageuse… ».

Trois des danseurs de la troupe

   Notre dernière semaine à Ouagadougou coïncidait également avec la semaine du festival « Fêt’arts, artistes en fête », fête populaire qui réunit chaque année des artistes africains à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso et dont, cette année, les bénéfices étaient destinés à la lutte contre le sida. Un concert de rappeurs africains a enflammé la « Maison du Peuple », ancienne « Maison du Parti » reconvertie en grande salle de spectacle. Plusieurs rappeurs de la sous-région s’y produisaient, dont le célèbre groupe sénégalais, PBS, dont les chansons dénoncent (une fois encore !) la corruption des dirigeants africains.
   Le clou du festival était une grande soirée de gala où devaient se produire Ali Farka Touré, la Sénégalaise Coumba Gawlo ou encore Amadou Balaké du Burkina Faso… Malgré notre absence au Festival du Désert de Tombouctou lors de notre séjour au Mali, nous pensions avoir enfin l’opportunité d’assister à un concert du célèbre musicien malien, Ali Farka Touré. A Bamako, des rumeurs persistantes nous ont laissé longtemps espérer qu’il serait possible de l’entendre. Nos sources d’information s’étant malheureusement révélées peu fiables, nous nous étions presque résignées… jusqu’au jour où un programme du Fêt’arts est tombé entre nos mains comme un message providentiel : cette fois-ci, le concert était officiellement programmé, et nous étions dans la bonne ville au bon moment ! Hélas, ce fut à nouveau une fausse joie : quelques jours avant la date annoncée, nous apprenions qu’Ali Farka Touré était hospitalisé à Paris et ne pourrait donc se produire dans la grande salle de Ouaga 2000…

   Dans la capitale burkinabé, nous achevons les formations et les sites web de quatre associations. La plupart des femmes que nous rencontrons dans le cadre de nos partenariats sont issues de milieux sociaux assez aisés et ont donc eu la possibilité non seulement d’aller à l’école, mais aussi de suivre un cursus universitaire complet. Ayant conscience de leur privilège et de la nécessité d’améliorer les conditions de vie des femmes, elles décident de mettre à profit leurs formations et leurs expériences pour s’engager dans le développement de leur pays. Ces citadines savent que leur quotidien est fondamentalement différent de celui des femmes rurales, étant dispensées des corvées d’eau et de bois, ainsi que des travaux aux champs. Généralement, une aide familiale leur épargne également les longues heures de pilage, de lessive, de vaisselle… Les distances sont moins longues et plus faciles à parcourir car la plupart d’entre elles sont motorisées. Elles sont par ailleurs mieux reconnues dans leur vie domestique, et leur mari accepte plus facilement leur autonomie financière et leur indépendance d’esprit.

   Conscientes de tous ces avantages et de l’importance d’alléger les peines des femmes rurales, la plupart d’entre elles font preuve d’une grande solidarité vis-à-vis de leurs sœurs en brousse, en constituant des associations destinées à les faire accéder à un certain niveau d’instruction, à les aider à développer des activités génératrices de revenus, à leur faire prendre conscience de leurs droits.
    Il ne faut cependant pas croire qu’elles seules se mobilisent pour défendre la condition des femmes. Au sein des associations que nous avons rencontrées, des hommes sont actifs, et souvent à des postes-clés des organisations.

En ville, de nombreuses femmes vivent du « petit commerce »

   Ce qui frappe en arrivant à Bobo-Dioulasso, c’est le nombre de manguiers chargés de fruits, l'abondance des petits commerces d’artisanat (batiks, bogolans, masques, mobilier, pagnes…) regroupés autour du marché central et l’insistance avec laquelle les vendeurs nous poussent à jeter un œil dans leur boutique pour « le plaisir des yeux ».
   Autre particularité de notre séjour à Bobo : nous y avons rencontré plusieurs associations relativement peu actives (dont les membres ne payaient plus les cotisations, en attente de financements incertains pour mettre en œuvre de nouveaux projets ou ne poursuivant d’autre but que celui de faire ripaille en causant des soucis quotidiens…). En outre, ces rencontres avaient lieu, pour notre plus grand malheur, non pas dans les locaux de ces associations qui en étaient souvent dépourvues, mais sous l’auvent de tôle de notre petit hôtel. Epreuve difficile en cette fin de mois de mars où a commencé brutalement la saison chaude et éprouvante du Burkina. « C'est pas facile », comme le disent souvent les Burkinabé, à propos de tout et de rien.

    Heureusement, nous avons également rencontré des associations particulièrement actives, notamment dans le domaine de la lutte contre le sida. Là aussi, une grande différence se fait sentir entre les citadins et les ruraux. Alors que la grande majorité des habitants de Bobo savent ce qu’est le VIH, quelles précautions il faut prendre pour éviter d’être contaminé, à qui ils peuvent s’adresser en cas de problème…, les habitants des villages voisins, eux, ont rarement entendu parler du virus et savent à peine où se procurer des informations à ce sujet. Les associations de lutte contre le sida se mobilisent donc différemment, selon qu’elles interviennent en ville ou à la campagne.

   L’une de ces associations, Espoir et Vie, organise des clubs de jeunes dans différents quartiers de Bobo. Régulièrement, une quinzaine de jeunes filles ou garçons se réunissent pour discuter avec une animatrice d'un sujet de leur choix. Nous avons eu la chance d’assister à l’une de ces réunions au cours de laquelle le thème des droits et devoirs des enfants fut abordé.

Une animatrice de l'association Espoir et Vie discute avec les jeunes filles d'un club de jeunes des droits et devoirs des enfants

   Les jeunes filles profitèrent de notre présence pour nous interroger sur les relations entre enfants et parents et entre élèves et professeurs en Europe. Quand nous leur expliquons qu’en France, il est interdit de battre son enfant ou son élève, elles nous regardent étonnées. Et l’animatrice, également institutrice à l’école publique, nous explique qu’elle ne frappe pas ses élèves car cela lui est interdit, mais qu’elle ne voit pas comment pousser les enfants à étudier dans une classe de plus de cent élèves sans recourir au châtiment corporel. Pour elle, cela implique que seuls les meilleurs vont travailler, et que les autres vont rester à la traîne et redoubler, faute d’avoir été motivés…

   Le Centre Culturel Français recevait jeudi soir le Lynk Anderson Quartet, composé d’une chanteuse, d’un saxophoniste, d’un pianiste et d’un batteur, en tournée en Afrique de l’Ouest, sous la tutelle de l’Ambassade des Etats-Unis. A la fin du dernier morceau, après avoir écouté le quartet interpréter de grands classiques de jazz et quelques compositions originales, les spectateurs, comme à la fin de chaque spectacle, se sont levés brusquement et ont quitté la salle… Comportement surprenant pour les Occidentaux, habitués à « bisser », « re-bisser » et applaudir jusqu’à en avoir mal aux mains…
   Ensuite, nous avons eu la chance de discuter avec le batteur, Geoffrey Clapp, dit Jeff. Il déplorait le fait de se voir parachuté d’une ville africaine à l’autre, dans une énorme Land Rover climatisée, sans avoir suffisamment de temps pour discuter et échanger avec les populations locales.

   A quelques kilomètres de Bobo, au bout d’une piste presque abandonnée, se trouve un petit coin paradisiaque, dénommé la Guinguette. Au cœur d’une haute forêt verdoyante, une petite rivière rafraîchit la température et offre un paysage rassérénant où quelques jeunes des environs viennent se baigner…
    Enfin, pour notre dernière soirée à Bobo, nous avons pu profiter de l’ouverture de la Semaine Nationale de la Culture et assister à un concert de musique traditionnelle devant la Maison des Jeunes. Et ce sera tout pour notre semaine de la Culture puisque nous regagnons Ouaga !

Au parking du peuple