Carnet de voyage (29 Mars - 11 Avril 2004)

« Emmène-moi vite aux quatre coins de Cotonou »

   Nous avons quitté le Burkina Faso après un bref séjour à Ouagadougou qui nous a permis de suivre l’achèvement des sites Internet de l’AFJB, de WiLDAF, de l’APAC et de l’EFB. Nous avons également pu rencontrer Alice Tiendrébéogo, responsable du FAWE Burkina, une organisation présente dans 33 pays africains qui œuvre pour la scolarisation des filles ainsi que pour leur maintien à l’école. Cette femme discrète occupe aujourd’hui le poste de directrice du Fonds pour l’Alphabétisation et l’Education Informelle. Avec FAWE qu’elle a fondé en 1993, elle est aujourd’hui une figure de la société civile africaine après avoir été une personnalité politique reconnue. Cette proviseur d’un lycée de jeunes filles a en effet participé à la révolution aux côtés de Thomas Sankara et a été à la tête de son Ministère de l’Action Sociale. Dans le « gouvernement de rectification º, elle a ensuite été Ministre de l’Enseignement de Base. Pour elle, démocratisation et développement passent immanquablement par une éducation massive, et notamment des filles : les mères alphabétisées appuient toujours la scolarisation de leurs enfants.
   Après ces quelques jours de travail, nos dernières rencontres burkinabé et les ultimes déambulations dans Ouagadougou, nous étions décidées à faire en une journée la route pour Cotonou, sans nous arrêter à Natitingou, dans le nord du Bénin. Nous savions d’expérience qu’il vaut toujours mieux commencer le travail dans une capitale ou une grosse ville pour ensuite obtenir des contacts dans de plus petites villes.

Après l'orage, les cuisinières reprennent leur travail sur le bord d'un von

   Jeudi 1er avril, nous nous sommes donc engagées sur la longue route qui relie Ouagadougou à Cotonou. A l’approche du Bénin, le ciel s’assombrit, le vent se lève et l’orage sévit brusquement. Les premières gouttes tombent au passage de la frontière en signe de bienvenue. Nous quittons la sécheresse sahélienne pour la savane… A Cotonou, une courte averse tombe tous les deux ou trois jours, vidant les rues de toute activité, laissant derrière elle des vons (rues non goudronnées) inondés et rafraîchissant l’atmosphère, parfois pour la journée entière. La plus importante ville du Bénin, considérée comme la capitale économique béninoise – la capitale administrative est Porto Novo – s’étend sur la côte du Golfe de Guinée. Le petit quartier de Plakodji, à deux pas du centre ville, à l’embouchure du bras de mer qui mène au lac Nokoué, est semblable à un village de pêcheurs aux ruelles tortueuses et révèle l’hétérogénéité culturelle et les disparités économiques de cette ville trépidante. En effet, à Cotonou, on entend souvent parler anglais car de nombreux immigrés nigérians et ghanéens ont gagné cette terre d’accueil pour trouver du travail. Mais tous nous interpellent par le doux nom de « yovo ».

Croisement de zems

   A Cotonou, faute de taxi et par goût du risque, nous circulons en « zems ». Le terme « zemidjan », qui signifie « emmène-moi vite » en fon, désigne ces chauffeurs de taxis-motos, repérables à leur chemise jaune et dont les engins se faufilent partout, y compris dans les vons. Si les zems peuvent vous mener partout à tout moment du jour et de la nuit, ils présentent l’inconvénient d’être une source gigantesque de pollution et la cause de nombreux accidents contre lesquelles les autorités béninoises essaient de lutter en tentant de reconvertir une partie des 80 000 zems (pour une population de 700 000 habitants!) dans d’autres secteurs.

   Mais si certains sont des étudiants ou des immigrés ivoiriens qui trouvent là un moyen de gagner leur vie, la plupart, issus des campagnes béninoises, sont très peu qualifiés et peuvent difficilement trouver d’autres sources de revenus. En effet, à la suite de la crise économique des années 80, de nombreux pêcheurs ou agriculteurs ont investi la ville pour gagner leur vie sur ces taxis-motos.

   Au cours de la semaine, nous avons eu l’occasion de rencontrer Claire Ayémonna, magistrate et ancienne Ministre de la Famille, de la Protection Sociale et de la Solidarité. Cette femme d’action préside la Fondation Regard d’Amour qui a pour but de protéger les enfants victimes de pratiques traditionnelles infanticides. Dans certaines régions du Bénin, en effet, les enfants nés en siège ou qui présentent une malformation sont considérés comme des enfants sorciers et tués dès leur naissance. L’association tente donc de sauver ces enfants en les accueillant pendant un à deux ans dans son centre à Abomey-Calavi, et en les faisant adopter au plus vite par une famille béninoise.
   La Fondation fonctionne principalement grâce aux souscriptions volontaires de ses membres et à des dons de personnes extérieures, ce qui ne suffit pas à couvrir toutes les dépenses nécessaires. FRA est donc constamment à la recherche de financements. Claire Ayémonna déplore le fait que les associations du Nord ne financent pas les frais de « fonctionnement » des organisations du Sud. En effet, elles versent surtout des fonds pour des projets ponctuels. Or la Fondation a essentiellement des frais liés à la prise en charge des enfants. En outre, au premier abord, le centre d’accueil de Regard d’Amour, une grande maison bien entretenue, disposant d’une bibliothèque, de chambres pour les enfants, d’une salle de jeux, semble ne pas être en manque de soutiens financiers. L’aspect et le confort de son centre desservent la Fondation dans sa recherche de financements. Pour Claire Ayémonna, en effet, les associations du Nord préfèrent financer les orphelinats qui correspondent à l’image de pauvreté et de misère qu’elles se font de l’Afrique.

Salon de coiffure et station service dans le quartier Sainte Rita

   Un banal rendez-vous avec une association de promotion féminine a conduit Courants de Femmes à vivre le plus grand événement médiatique de sa « tournée » en Afrique de l’Ouest : après quelques minutes d’entretien avec le directeur exécutif de l’Association Béninoise de Promotion de la Famille, M. Guy Kpakpo, nous étions invitées à parler de notre projet sur les ondes de la radio à caractère social qu’il a créée, Radio Tokpa (104.3 FM). Samedi après-midi, nous avons donc pris place dans le studio d'enregistrement après avoir assisté à d’interminables débats sur la gestion de la Fédération Béninoise de Football et l’organisation de la CAN Junior 2006 (Coupe d'Afrique des Nations).
   Si M. Guy Kpakpo nous a proposé de participer à son émission en direct, c’est parce que Radio Tokpa, dont 90% des programmes sont diffusés en langues nationales, est, d’après lui, la radio béninoise la plus écoutée par les femmes. Notre prestation de trois quarts d’heure fut quelque peu hésitante et ce n’est que pendant les dernières minutes que nous avons commencé à oublier les micros. La notoriété de Courants de Femmes au Bénin n’a désormais plus de limites et notre téléphone n’arrête plus de sonner….

Procession sur l'avenue Proche

   Dans ce pays caractérisé par un fort syncrétisme religieux où l’animisme et les pratiques vaudous sont encore très présents, on estime que les Catholiques représentent 30% de la population. Mais à l’approche du week-end pascal, c’est presque toute la ville qui nous a semblé touchée par la ferveur chrétienne. A deux pas de notre pension, l’avenue Proche était envahie par les fidèles qui se rendaient à la cathédrale en ce jour de Vendredi Saint.

   Pour nous, le week-end pascal a été l’occasion de quitter Cotonou pour découvrir Ouidah, ville légendaire du vaudou ouest-africain. Cette ville est aussi connue pour avoir été au cœur du commerce triangulaire : pendant plus d’un siècle, quelque 10.000 esclaves franchissaient quotidiennement la « Porte du Non-Retour », emmenés pour la plupart vers le Brésil ou Haïti. Un peu plus loin, la plage de cocotiers était jonchée de glacières, de marmites d’igname pilé et de sauce gombo et la fête battait son plein. Le week-end de Pâques est en effet l’occasion de se retrouver entre amis ou en famille pour un pique-nique afin de célébrer ensemble l’événement, manger et danser.

Dans Cotonou, quelques pancartes originales…