Carnet de voyage (12 Avril - 25 Avril 2004)

« S'appuyer sur des pairs pour faire évoluer les mentalités »

   Bloqué pendant sept ans au Parlement, le Code des Personnes et de la Famille béninois a finalement été voté, sous la pression des organisations féminines. Des associations que nous avons pu rencontrer, telles que l’Association des Femmes Juristes du Bénin (AFJB), le WiLDAF (Women in Law and Development in Africa) ou le RIFONGA (Réseau pour l’Intégration des Femmes des Organisations Non Gouvernementales et Associations Africaines) ont ainsi plaidé patiemment pour l’examen de ce texte de 1400 articles en sensibilisant les députés sur son contenu et sur l’urgence de l’inclure dans la loi. En l’absence d’un tel document, en effet, la femme béninoise est soumise à des « pesanteurs socio-culturelles » discriminantes, malgré l’adoption de textes internationaux sur le droit des femmes et une Constitution qui mentionne l’égalité de tous les citoyens. Mais le Code qui a été adopté par les députés ne satisfait pas les actrices de la promotion féminine : il autorise notamment les mariages polygamiques, que les députés n’ont pu se résoudre à interdire. La Commission constitutionnelle a donc été chargée d’examiner le dossier et a fini par reconnaître sa non-conformité avec la Constitution. Les modifications du Code doivent donc être à nouveau soumises aux députés, qui, une fois de plus, risquent de le laisser s’empoussiérer dans quelque placard et de vite l’oublier.

Parapluies / Parasols

   Bien souvent, l’action des associations repose en grande partie sur des sensibilisations. Des formations sont dispensées à des acteurs de la vie locale qui peuvent à leur tour sensibiliser les populations dont ils sont plus proches et dont ils partagent le quotidien. C’est la méthode des « pairs éducateurs », relais locaux d'organisations souvent centralisées à Cotonou. Les membres de l’AFJB font ainsi appel à des sages-femmes, des enseignants, des élus locaux, devenus « parajuristes » pour conseiller et orienter les populations. De la même façon, les actions de l’Association Béninoise pour la Promotion de la Famille (ABPF) et du Black Stones Football Club auprès des jeunes et des adolescents reposent sur des pairs éducateurs, âgés de 25 ans au plus, formés pour sensibiliser les jeunes de leur quartier et de leurs établissements scolaires aux infections sexuellement transmissibles et à la planification familiale.
   Le recours aux pairs éducateurs rend plus efficaces ces sensibilisations. En effet, les personnes cibles osent davantage se confier et poser les questions qui les gênent, que ce soit en matière de droit ou de santé sexuelle, à des interlocuteurs qu’elles connaissent, en qui elles ont confiance et issus du même environnement social.

   Parmi les pratiques traditionnelles néfastes aux femmes, celle du mariage forcé a encore cours dans les campagnes. Des jeunes filles de treize ans à peine sont souvent données en mariage à un homme choisi par la famille. Il se peut que la future épouse n’ait jamais vu celui qu'on lui destine et qu’elle ne soit informée de son sort que le jour-même de la cérémonie. La jeune fille est généralement « vendue » contre une dot.

Mère et fille se promenant dans la rue

   Une membre du WiLDAF nous a raconté le cas d’une jeune fille dontles parents étaient séparés. Vivant chez sa mère, elle a un jour appris que son père était malade et s'est rendue à son chevet. Dès son arrivée, son oncle l'a mariée de force sans prévenir sa mère. Quelques mois plus tard, celle-ci ayant découvert le sort réservé à sa fille, elle s'est rendue avec elle au WiLDAF qui les a aidées à porter plainte. Le mari est aujourd’hui en prison et l’oncle est recherché. Mais la mère subit tous les jours, de la part de l’ancienne belle-famille, des pressions telles qu'elle finit par souhaiter que l’ex-mari de sa fille soit libéré… La difficulté de résister aux pressions familiales puis de porter plainte est bien illustrée dans le film Fatou la Malienne de Daniel Vigne.
   Les associations qui luttent contre ces pratiques s’attachent à montrer aux parents les dangers d’un tel mariage et les violences auxquelles seront soumises leurs filles (notamment viol et séquestration), et à venir en aide aux filles victimes de cette pratique.

   Autre pratique fréquente en Afrique et contre laquelle des associations militent, le vidomégon consiste à placer un ou plusieurs de ses enfants (tant les filles que les garçons) dans une famille plus aisée que la sienne. Généralement, les enfants quittent leur village pour aller vivre dans une famille citadine. La principale raison qui pousse les parents à confier leurs enfants est le désir de les voir évoluer dans les centres urbains pour leur permettre d’aller à l’école, d’apprendre un métier ou encore de bénéficier d’un environnement susceptible de leur garantir un meilleur avenir.
   Ce système a contribué à la promotion de nombreux enfants. Mathieu Kérékou, le président du Bénin, en est le plus illustre exemple. Mais au fil du temps, cette pratique a été détournée à des fins lucrativeset ce sont les notions de mercantilisme, d’exploitation et de maltraitance qui sont désormais associées au phénomène vidomégon.

Une vendeuse de piments sur le marché de Dantokpa

   Aujourd’hui, ce que l’on désigne par le terme « Phénomène Vidomégon » a pris la forme d’une exploitation pure et simple d'enfants utilisés notamment pour les travaux domestiques, la garde d’enfants et les activités commerciales. La baisse des revenus déjà extrêmement faibles des familles vivant en milieu rural pousse les parents à se résoudre à confier quelques-uns de leurs enfants à un parent proche ou à un placeur qui leur promet monts et merveilles. Aujourd'hui, ce sont surtout les petites filles qui sont concernées par ce phénomène. Elles sont envoyées par leurs parents ou par des tiers auprès d’autres parents ou de personnes étrangères à sa famille. Leur prise en charge est assurée en échange de services domestiques et commerciaux qui deviennent vite insupportables. En effet, la plupart des vidomégons doivent se lever vers 4 heures du matin pour balayer la maison, faire la vaisselle et la lessive, préparer les repas…

   Dès 7 heures, les jeunes filles se mettent à parcourir les rues de Cotonou ou le marché de Dantokpa afin d’y écouler la marchandise que leur tutrice leur a confiée : tomates, sachets d’eau, sucettes… Nombre d’entre elles sont battues si les recettes de la journée ne sont pas à la hauteur des espérances de leur tutrice. Elles ne disposent généralement pas de plus de 100 F CFA pour le petit déjeuner et le déjeuner. Après 16 heures, chaque vidomégon rentre dans sa famille d’accueil pour assurer de nouvelles tâches ménagères, garder des enfants à peine plus jeunesqu'elles, préparer les marchandises qu’elles vendront le lendemain… et ceci jusqu’à minuit au moins.
   De nombreuses associations cotonoises telles le WiLDAF et l’AFJB tentent de lutter contre ce phénomène. L’association SIN-DO (« Ca émerge de la base ») a également réalisé une étude sur le sujet, et tente de nouer des liens avec les jeunes filles vidomégons, afin de leur offrir la possibilité de suivre des formations en couture ou de rentrer dans leurs familles.

Deux spectatrices généreuses

   Samedi 17 avril au soir, nous avons assisté au concert de Madou, « la reine de l’afro-juju » qui présentait son dernier album au Centre Culturel Français. En première partie, se produisaient de jeunes groupes béninois… en playback ! Les premiers étaient vêtus d'un ensemble léopard, tenaient à la main d'une faucille en carton, dansaient en sautillant d’un pied sur l’autre, et faisaient semblant de chanter...

   Enfin, la star est arrivée avec les musiciens de l'orchestre, déguisés en arlequins verts et dorés. Assez grande, habillée de façon osée, Madou semble plutôt contente d’elle. Sa musique est bien rythmée, avec percussions, basse, guitare électrique, synthé, trompettes, maracas et chanteuse à la voix aiguë. Elle chante en fon, en dioula et un peu en français, parle du sida, de la guerre, des enfants de la rue, de la femme mais aussi de sujets plus légers… Le plus impressionnant n’est pas sa musique mais la façon dont elle se met en scène : un vrai show sensuel. Deux danseuses à peine habillées se trémoussent autour d’elle et tout contre les spectateurs, Madou elle-même bouge ses fesses avec érotisme, et le public enflammé monte sur scène pour lui coller des billets sur le front ! Un mélange de cultes du sexe et de l’argent assez étonnant et détonnant…